Pour un Art de la Règle ...
Très souvent au sein du Club, la notion de « Règle » est apparue lors de nos échanges, en particulier dans les travaux de l'Atelier sur l'apport de la pensée chinoise au management d'entreprise par les processus. Il nous semblait qu'elle pouvait être une réponse, non pas à nos interrogations touchant à la pensée chinoise elle-même, mais à des difficultés concrètes rencontrées dans nos entreprises et que nous évoquions à l'occasion de ces échanges ...
Un processus est en général pensé à l’avance . A partir d’observations et, d’une analyse, il est conçu, testé, appliqué, amélioré, corrigé. Nous assistons ainsi à un va-et-vient entre une modélisation du processus et sa mise en pratique. On pourrait aussi dire que l’on passe régulièrement de la clarté du modèle à la complexité du réel, et à celles de l’ensemble des relations que les personnes tissent et retissent entre elles. Chacun a éprouvé que l’explication ne protège ni de l’incompréhension ni de l’inertie. On évoque alors le facteur humain, l’irrationnel et le manque de soutien très affirmé de la Direction Générale.
A force de réfléchir, dans notre Atelier, sur les notions de « potentiel de situation », de « propension des choses », de l’importance de l’analyse du contexte et des circonstances, quelques-uns d’entre nous nous sommes demandés si une idée importante ne se cachait pas derrière elles. Nous avons parlé du contrat, de l’explicite et de l’implicite, de la lourdeur des procédures, de l’inefficacité de celles-ci - et en même temps de leur utilité !
De la compréhension et du sens pratique pour aboutir fréquemment, et sans conclure, sur ce mot : Règle. Ce mot fait penser à règlement, et nous ne le trouvions pas pertinent. Nous avons également évoqué les « règles du jeu ». Cela a donné une tonalité bien différente. Les règles d’un jeu sont en général concises et claires, elles sont cohérentes entre elles, applicable à tous et elles permettent au jeu de se dérouler. Si on réfléchit à ces quelques aspects d’une règle du jeu en ayant le mot processus en tête, cela produit des réflexions très intéressantes. On peut en effet dire qu’un jeu qui se déroule correspond à un processus. Il n’est pas prévu, mais il est tenu. Les résultats à obtenir, les moyens alloués et le temps donné sont fixés à l’avance. Ce qui reste ouvert c’est le processus interne. Il reste totalement sous la maîtrise des acteurs engagés.
Qu’observe-t-on ici ? Tout simplement un changement du point d’appui : au lieu de fixer les "gestes" successifs des acteurs en ayant prévu le résultat qu’ils devraient obtenir dans le temps défini, on fixe aux acteurs le résultat à obtenir, les moyens et le délai et on leur donne une règle. A l’intérieur de cette règle, ils ont toute liberté.
Résultat : ils s’impliquent ! Résultat : ils atteignent le résultat demandé. Résultat : ils coopèrent. Résultat : ils rentrent dans une dynamique d’amélioration continue de leur efficacité individuelle et collective. En gros, ils se prennent au jeu.
Nous déplaçons ainsi le point d’appui d’un comment prédéterminé que l’on donne aux acteurs vers un point d’appui qui est le résultat à obtenir !
La grande différence, si l’on y regarde de plus près, c’est qu’en faisant cela nous leur transmettons le plaisir de jouer. Ce sont eux qui agissent et plus nous. Dans l’approche habituelle, nous leur fixons le comment car nous avons défini nous-mêmes le lien entre ce comment et les résultats à obtenir. Nous sommes l’acteur, c’est nous qui prenons le risque, c’est nous qui nous engageons, c’est nous qui recevrons les lauriers si l’opération réussit. Et cela change tout. Ce n’est plus une question de processus, mais de constat technique : si l’on veut que quelqu’un s’implique, il faut lui en donner les conditions. Obtenir un résultat est impliquant, à condition qu’on le fasse par soi-même. Le processus obtenu sera ensuite la conséquence du choix de la méthode. Si l’on met en place un processus pour atteindre un résultat - pour aller de l’état A à l’état B - on peut le définir à l’avance puis le « vendre » aux acteurs, et j’ajouterai s’y épuiser. On peut aussi, fixer les conditions du jeu : résultats à atteindre, moyens disponibles, temps alloués et concevoir une règle adaptée à la situation. Dans le premier cas, le processus est explicite, dans le second, il est au cœur des acteurs. Pour nous il est implicite. Il n’en est pas moins un processus puisqu’il permet d’atteindre le point B, en partant du point A.
Ce qu’il ressort de cette courte réflexion, c’est que le travail se déplace du pilotage actif du processus vers la conception de la règle qui générera le processus voulu. Il suffit de voir comment un léger changement de règle dans un sport, par exemple, modifie immédiatement l’effet qu’il produit. Il existe bien une technicité et un art de la règle. C’est un autre métier. Je pense qu’il est infiniment plus efficace que le premier.
On pourrait également dire que d’un côté on pilote un processus et, de l’autre, on pilote par les processus ...